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Quoi de plus naturel pour un couple qui s'aime que de rêver à l'enfant, aux enfants que leur rencontre va pouvoir engendrer ? Porté par l'élan amoureux, fortifié par leur choix mutuel, tout couple va avoir envie de faire partager son bonheur en créant une famille. Mais cette harmonisation spontanée entre le bonheur du couple et le bonheur d'être parents ne s'avère pas tout à fait aussi facile dans la réalité que dans les désirs. Bien des contes de fées qui se terminent par "ils se marièrent et eurent beaucoup d'enfants" pourraient nous faire croire que l'on entre avec la rencontre amoureuse dans un paradis familial où il n'y a plus ni peine ni souffrance. Ce serait mal comprendre cette fin idyllique qui vient plutôt nous rassurer sur le fait que, malgré toutes les difficultés, toutes les épreuves, le bonheur reste possible à construire. Car enfin les familles des contes de fées ne sont guère harmonieuses: il y a des marâtres, des pères faibles qui ne savent pas protéger leur enfant, voire qui le sacrifient à leur tranquillité conjugale. Blanche Neige ou Cendrillon n'ont pas une vie familiale heureuse et, pourtant, elles n'ont pas perdu l'envie de créer une famille et, même, n'ont peut-être pu supporter leur malheur que parce qu'elles portaient en elles cet espoir du Prince charmant et d'une famille heureuse. Paradoxe qui nous touche et nous interroge. Comment parfois en arrive-t-on à l'inverse du désir initial, du projet d'origine ? Combien de fois n'ai-je pas entendu: Nous n'avons quand même pas fait un gosse, signe de notre union, pour en arriver à penser séparation ! Dans notre
société, couple et famille se créent
essentiellement à partir de nos demandes, de nos
attentes affectives. Pour se séparer du monde
affectif de son enfance, c'est une voie assez
répandue que de s'appuyer sur un nouveau lien
très fort, en devenant ce nouvel amoureux et en se
projetant ainsi dans une nouvelle famille à
créer. A partir de l'équilibre affectif de
chacun, le rêve de l'enfant peut prendre racine dans
et par son couple. Parler de
maternité et de paternité responsables
présuppose que cette articulation entre la
satisfaction de la vie conjugale et la satisfaction
escomptée de l'enfant désiré ne soit
pas chargée de trop d'ambiguïtés,
même lorsque c'est bien le désir commun des
conjoints qui appelle cet enfant à naître: pour
combler la déception relative de voir son mari
autrement qu'elle l'avait imaginé, cette jeune femme
peut avoir envie d'un bébé sur lequel elle
projettera ses espoirs déçus; pour
échapper un peu à l'emprise d'une
épouse trop possessive, cet homme rêve de lui
faire cadeau d'un bambin bien accaparant qui lui laisserait
un espace de liberté. Désir commun ne veut pas
dire même désir, mêmes attentes.
D'une part
s'expriment dans le désir d'enfant de chacun, des
motivations multiples plus ou moins conscientes, plus ou
moins exprimables, qui lui donnent toujours une certaine
opacité, un je ne sais quoi de mystérieux.
D'autre part, dans cette commune union du désir du
couple, surgit la différence qui préfigure
déjà la nécessaire triangulation
future: devenir mère n'est pas devenir père et
réciproquement bien sûr. C'est tellement
évident qu'il paraît absurde d'en parler. Mais
que va-t-elle être exactement, cette différence
? Qu'est-ce
que la venue de l'enfant va nous révéler de
nous-même et de l'autre ? A la différence
"Homme-Femme" autour de laquelle s'organise la vie conjugale
va s'ajouter la différence "Père-Mère".
Quel père va devenir un mari charmant mais un peu
effacé ? Peut-être un père autoritaire
et exigeant ? Quel type de mère adviendra-t-il de
cette jeune femme insouciante ? Peut-être une
mère angoissée et hyperprotectrice ? Quelle
place va-t-il rester à la relation de couple si
chacun s'investit trop exclusivement dans ce nouvel
attachement ? Rivalité, jalousie ne sont pas rares.
Nous les voyons par exemple ressortir bruyamment quand il y
a une séparation du couple: "Ma femme ne s'occupait
plus de moi"; Il passait
tous ses caprices à notre fils parce qu'il voulait
être le préféré et moi j'avais le
rôle ingrat de dire "non", comme des reproches qui
justifieraient alors la rupture du couple. Ce qui est
sûr, c'est qu'avec l'arrivée de l'enfant font
irruption dans le couple (au sens propre et figuré)
les deux lignées familiales ! Car cette
émergence de la parentalité pour chacun se
fait à partir de sa propre histoire selon les
identifications qui lui ont permis de construire son
idéal parental. Pour faire très simple, je
dirais que la femme désire trouver en son mari un
père qui aurait toutes les qualités qu'elle a
appréciées chez son père, et pas les
défauts, les manques dont elle a souffert; que
l'homme désire que sa femme devienne cette
mère idéale qui aurait toutes les attitudes
qu'il aime chez sa mère, et surtout pas celles qu'il
ne supporte pas. Parallèlement, il est bien utile,
pour aider son conjoint à accéder à son
être parental, de connaître et de comprendre sa
famille, les modèles qui lui ont servi à
construire ses images parentales. La venue
de l'enfant déclenche donc chez tous les couples un
remaniement psychoaffectif important où les familles
et le passé de chacun s'entremêlent, souvent
à leur insu, pour leur permettre d'assumer leurs
nouveaux rôles. Crise de croissance du couple dont
l'équilibre antérieur est en partie caduc, du
moins doit s'élargir pour faire place à ce
tiers que sera toujours l'enfant.
Au projet initial du couple, s'épanouir dans son identité d'homme et de femme, par et dans son amour, s'ajoute celui de s'entraider mutuellement à devenir des parents: alors commence la longue marche des parents. Quand cesse-t-on d'être parents ? Heureusement le bébé, I'enfant, aide aussi ses parents. Son éveil à la vie, son besoin de tendresse, son dynamisme et son dénuement leur donnent tant de joies et d'émotions qu'ils sont dans l'émerveillement: les parents l'ont engendré et lui les fait naître à leur parentalité. Ceci n'est pas vrai seulement du premier enfant, mais aussi des suivants, car chaque enfant dans sa différence, son unicité, fait découvrir à ses parents une nouvelle façon d'être père et mère - contempler ensemble la frimousse de son bébé, c'est la plus belle image que le couple découvre de lui-même où le couple et l'enfant, indissolublement liés, s'ouvrent à tous les futurs. Ces rêves, si anciens parfois, réactualisés pendant la grossesse, entourent comme une aura le berceau du nouveau-né: la naissance est un temps fort où, souvent, s'harmonisent et se renforcent spontanément le conjugal et le parental. Mais cet enfant que le couple découvrait ensemble comme un "toi et moi merveilleux" va devenir "lui" et se dégager plus ou moins vite de cette image initiale pour exister dans sa réalité, devenir parfois la caricature du "toi et moi réunis". Ce n'est pas possible, disait une mère en riant à son mari en parlant de leur fils: Daniel. est plus têtu que toi et moi réunis ! Il peut devenir cet autre étrange, étranger, voire hostile parfois; cet adolescent fuyant, provocant, mal dans sa peau ou même cet adulte meurtri, aigri, désespéré. Tout cela est loin de l'image idyllique du joyeux bébé - et c'est le temps de l'épreuve pour les parents, que tous, bien sûr, ne traverseront pas.
Mais comment faire pour que certaines épreuves de la parentalité n'entraînent pas trop de difficultés conjugales ? En effet, la souffrance d'un enfant mal dans sa vie, quel que soit son âge, fait souffrir les parents et éclore en eux une grande culpabilité. Qu'est-ce que nous avons fait, ou pas fait, pour qu'il en soit ainsi ? Question lancinante bien destructrice pour le couple, car le A qui la faute ? sous-jacent va réveiller en chacun de vieilles blessures, réactiver sans doute en soi, provoquer parfois des conflits insolubles qui fragilisent le couple dans une période où il aurait besoin de se sentir fort. Quand l'enfant ne renvoie plus au couple une bonne image. Quand, à plus forte raison, il le blesse, ne juge-t-on pas l'arbre à ses fruits ? Le couple se doit d'entretenir lui-même sa bonne image et de trouver d'autres sources de satisfactions et de gratifications. J'ai reçu certains couples dont les difficultés avec un enfant avaient complètement envahi le champ de leurs relations au point de provoquer leur rupture. Je pense aux parents dont les adolescents, les jeunes adultes dérivent dans la drogue, l'alcoolisme, la délinquance, tous les graves dysfonctionnements personnels et sociaux qui remettent en cause l'éducation reçue et culpabilisent la famille. Or cette culpabilité repose, en grande partie, sur une illusion pernicieuse, celle de la toute-puissance parentale. Si un petit enfant a besoin de croire en cette toute-puissance des adultes, que les parents n'entretiennent pas une telle croyance chez lui en se pensant toujours plus ou moins responsables de ce qui arrive à leurs enfants ! Car les réussites comme les échecs des enfants n'appartiennent pas aux parents, même s'ils se sentent solidaires. Par contre, ce qui leur appartient c'est de faire vivre leur couple, base de leur famille. Ce que les enfants, même adultes, demandent à leurs parents, c'est la fiabilité, la solidité de leur couple. Si, souvent, ils essaient de profiter des failles possibles, des divergences inévitables et nécessaires et de provoquer ainsi discussions et disputes entre leurs parents, peut-être est-ce une façon de s'assurer que, derrière les craquelures de la parentalité, il y a une conjugalité qui tient le choc ? ancienne conseillère conjugale à l'AFCCC, dans la revue |