Seul un pardon mutuel
entraîne un nouvel équilibre.
Le
couple, la famille, lieu privilégié pour exprimer nos
aspirations affectives, notre désir d'aimer et d'être
aimé devient, par le fait même, le lieu où
s'exercent compréhension et pardon mutuels pour que la vie
familiale trouve une certaine harmonie. Par qui, en effet,
pouvons-nous être le plus meurtris et blessés si ce
n'est par ceux que nous aimons, ceux qui comptent pour nous, ceux
dont nous attendons un retour à notre amour ? Ainsi, l'amour,
dans tous les couples, ne s'épanouit et ne dure que s'il est
accompagné par la capacité réciproque de
s'accepter et de se pardonner.
Car chacun peut
décevoir, blesser son conjoint sans le vouloir, sans s'en
apercevoir, en étant tout simplement lui-même. Cette
révélation, dans la vie quotidienne, ne colle pas
toujours avec l'image idéale que, dans l'élan amoureux,
chacun s'était construite de l'autre. D'où la
nécessité, pour tout couple, de sortir de son
rêve pour se pardonner mutuellement de n'être pas
exactement celui/celle que l'autre espérait. Comme pour
accueillir l'enfant réel, il nous faut un peu oublier l'enfant
rêvé, il nous faut renoncer à le vouloir tel que
notre rêve l'attendait. A partir de là seulement, chacun
sera apte à se réconcilier avec l'inconnu, le nouveau,
l'étrange parfois, enfin l"'a-venir" de son conjoint. Certes,
le passage du rêve au réel ne se fait pas sans
déceptions, sans douleur. Il est souvent le résultat
d'une confrontation entre les conjoints à la suite de
conflits, de blocage de communication, où chacun exprime enfin
l'agressivité qu'a fait surgir en lui sa souffrance et/ou la
culpabilité de ne pas se sentir à la hauteur de
l'attente de son partenaire.
Nous savons que,
pour certaines personnalités, ce passage du rêve de
l'idéal au réel est particulièrement difficile
parce que cette idéalisation était le moyen qu'elles
avaient trouvé pour construire leur équilibre. Nous
savons que nous avons tous nos limites et que certains aspects de
l'autre nous seront toujours intolérables, sans conciliation
possible.
Aussi est-il
évident que pardon et réconciliation ne peuvent pas
être des attitudes unilatérales; pour permettre de
créer un nouvel équilibre relationnel, les efforts de
chacun sont nécessaires... Eclairons ces propos par un
exemple.
Un couple confronté au
pardon
Un
couple, 20 ans de mariage, trois enfants, situation confortable. La
mère s'est arrêtée de travailler il y a quatre
ans pour la naissance du petit dernier: "lls avaient tout pour
être heureux." Madame, à la suite de coups de fil
anonymes, développe une jalousie endémique: crise,
conflits répétitifs, suspicion permanente. Après
avoir essayé en vain de rassurer sa femme, le mari ne supporte
plus l'ambiance familiale: ils consultent. Que découvrons-nous
? Un choix conjugal qui a entraîné rapidement un
équilibre relationnel dissymétrique. Lui,
deuxième et dernier fils très investi par des parents
assez âgés, fait des études. Elle,
cinquième d'une famille de dix, a poussé un peu comme
elle a pu, est déjà au travail. Il lui offre le milieu
protecteur et rassurant dont elle a toujours rêvé. Lui
reste admirable dans son rôle de chef de famille très
responsable: bon fils, bon époux, il sera un bon père.
n sait, elle apprend; il décide pour le bien
général et, dans un premier temps, elle en
apprécie le côté confortable. Puis, peu à
peu, lui apparaît le côté négatif. Ne
serait-elle pas capable d'initiative ? Sa pensée, ses
réflexions n'auraient-elles pas assez de valeur ? Un
engagement à la paroisse la valorise et renforce par là
même le sentiment qu'elle n'est pas reconnue à sa juste
mesure dans sa famille. Elle change de look, il ne s'en
aperçoit guère et n'en comprend pas la signification:
cette demande de reconnaissance, ce changement de regard, qui lui
confirmerait qu'il découvre avec plaisir et fierté ce
qu'elle est devenue, n'a pas d'écho. Aussi en conclut-elle
qu'il ne l'aime plus, et, sur ce doute latent, plus ou moins
conscient, le coup de fil est le catalyseur; c'est la crise; ils se
blessent mutuellement, tout le monde souffre; les
réconciliations sont éphémères et de plus
en plus rares. Chacun est à vif, tellement broyé qu'il
ne peut offrir à l'autre, ni la reconnaissance, ni
l'écoute dont il a besoin. Lui n'est plus le "super-mari", il
craque et ne sait pas gérer cette agressivité et ces
conflits qui envahissent leur vie. Peuvent-ils avoir compassion l'un
de l'autre et prendre en compte qu'ils n'ont su, ni l'un, ni l'autre,
gérer l'évolution de leur couple, et comprendre les
effets pervers de l'équilibre initial ? Pourtant, une
réconciliation durable, la confiance retrouvée passent
par là.
Le mauvais
pardon
Un
travail sur soi-même, une réflexion sur le mode
relationnel du couple, prouve, révèle à quel
point la vie conjugale et familiale nous rend profondément
solidaires l'un de l'autre puisque les erreurs, les dérapages
de l'un ne prennent leur réelle signification que par et dans
le fonctionnement commun. C'est bien à l'opposé d'un
premier regard où certains dysfonctionnements du couple
paraissent dus au comportement inadéquat de l'un qui porte
ainsi la responsabilité de l'échec, de la faute.
Dans une telle
perspective, le pardon devient unilatéral; il consisterait
à oublier l'offense; passer par-dessus sa blessure, tirer un
trait sur les motifs de reproche, passer l'éponge sont autant
d'expressions populaires qui caractérisent cette attitude
magnanime. Mais elle ne peut engendrer qu'un nouvel équilibre
boiteux construit sur l'illusion du retour en arrière (tout va
repartir comme avant) et sur un non-dit, un refoulement du
malêtre antérieur (ne pas dire ce qui amènerait
une remise en cause du système). Ne pas dire par
culpabilité, par peur d'un conflit, par peur de n'être
plus aimable nous rend co-responsables. Cette complicité du
silence a les effets de la politique de l'autruche parce qu'elle
compte sur une évolution spontanée de l'autre dans le
sens espéré...
Le vrai pardon
Une
véritable réconciliation suppose, au contraire, une
prise de conscience pour chacun de l'interaction de leur comportement
et une relative co-responsabilité, pas certes de l'action
délictueuse elle-même, mais de ses causes; elle ne peut
donc résulter que d'un mouvement réciproque de pardon
et elle a alors pour effet, avec la sérénité
retrouvée où culpabilité et ressentiment ont
vraiment disparu, la mise en place d'un nouvel équilibre plus
satisfaisant. Mais ce réajustement ne peut se faire que si,
pour chacun, le désir de vie du couple l'emporte sur le
laisser faire, voire le désir de mort. Ainsi rencontrons-nous
parfois des couples "irréconciliables", même s'ils ne
sont pas séparés encore, parce que, pour l'un au moins,
est mort ce désir de faire vivre son couple. Nous rencontrons
aussi des couples séparés qui ont pu faire le constat
que leur personnalité réciproque rendait
irréconciliable leur vie commune, et qui ont pu se pardonner
mutuellement cet échec et les souffrances qu'il avait
entraînées.
''Si le grain ne
meurt..." la vie s'arrête, la moisson n'aura pas lieu. Il en va
de même de notre vie relationnelle: le pardon est sur le
versant du deuil, de l'acceptation d'une mort partielle à
soi-même, du renoncement au rêve d'un ego tout-puissant;
la réconciliation est sur le versant de la vie, de la
résurrection, d'une relation qui renaît autrement...
Morceaux choisis d'un
article de D. Balmelle,
ancienne conseillère conjugale à l'AFCCC,
dans la revue