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Dire que
l'évolution du couple est fonction de
l'évolution de chacun comme, réciproquement,
que l'évolution de chaque conjoint est en partie
fonction de l'évolution du couple et de l'autre
pourrait être le théorème de
référence pour tout problème conjugal.
Cette constante interaction entre le fonctionnement du
"groupe couple" et le fonctionnement de ses membres est un
constat facile à faire, mais beaucoup plus complexe
à analyser quand survient un problème soit au
niveau d'un conjoint, soit au niveau du couple: chaque
couple est unique dans sa façon très
spécifique d'organiser son équilibre et de
faire jouer ces interactions. Malgré tout, nous
allons essayer d'en tracer quelques lignes et, à
travers des exemples, de mettre en évidence des
éléments de compréhension et de
réflexion.
L'équilibre conjugal des premières années (ou mois !) construit à partir de la rencontre amoureuse est ainsi fondé sur une part d'illusion, une image idéalisée de l'autre: dans le choc amoureux, chacun est persuadé que l'autre est tout à fait sur la même longueur d'onde que lui et que toute évolution de son côté ne saurait se produire que dans le bon sens, c'est-à-dire celui de son propre désir. Cette idée est tellement forte que certains traits de caractère, certains comportements qui apparaissent déjà comme dérangeants sont supposés disparaître spontanément sous l'effet bénéfique de l'amour. Ainsi le premier déséquilibre dans cette harmonie idéale est la découverte réciproque de l'autre dans sa réalité quotidienne, réalité où vont émerger des côtés inattendus, imprévus. Certains, dans la mesure où ils renforcent l'image initiale de l'autre, vont s'intégrer très vite dans le fonctionnement du couple; d'autres, dans la mesure où ils sont ressentis comme inquiétants, déstabilisants, voire insupportables, vont susciter une adaptation de chacun au système commun ou vont modifier ce système lui-même. C'est la première crise de croissance du couple. Mais, souvent, les découvertes que chacun fait de l'autre sont ambivalentes, à la fois gratifiantes et inquiétantes. Dans cette confusion des sentiments aucun langage clair ne peut naître, ce qui ne facilite pas, bien sûr, la communication entre les conjoints. Cela fait partie de ces "nondits" qui explosent quand, avec le temps, I'ambivalence disparaît. Voici un
mari travailleur et ambitieux qui veut assurer à sa
famille sécurité et confort: c'est sa
façon à lui de montrer son amour, sa
façon aussi de se prouver ce qu'il vaut, de se
mesurer au monde. Il se reconnaît dans ce rôle
de bon père de famille, protecteur et
prévoyant, qui résout le tiraillement entre le
familial et le professionnel. Son investissement
professionnel intensif se concrétise par les
promotions: il fait carrière. Sa femme est
très gratifiée par un tel mari et elle
s'absorbe dans le soin et l'éducation des enfants.
Mais, au cours des années, un décalage se
produit; elle n'a pas d'investissement personnel suffisant
et elle n'adhère plus à l'ascension sociale de
son mari. D'où sa plainte :"Maintenant on a de
l'argent, comme il me dit. "Tu as tout pour être
heureuse." Mais je ne l'intéresse plus, il ne discute
plus avec moi; je ne suis plus assez savante pour lui, je me
sens abandonnée, je suis malheureuse ".
A
l'inverse, l'ambition d'une femme pour son mari lui fait
attendre pour lui un parcours professionnel combatif et
réussi et si les résultats ne sont pas
à la hauteur de l'espoir, reproches, aigreur peuvent
rompre l'harmonie des relations; cette dévalorisation
alors de l'un par l'autre les éloigne.... Nous en
revenons toujours aux images que chacun, plus ou moins
consciemment, se fait de l'autre, souvent en fonction de ses
propres désirs qu'il projette sur le conjoint et que
la réalité de la vie confirme ou infirme.
Ainsi,
certaines évolutions de l'un vont-elles combler
l'autre, et recréer une nouvelle lune de miel.
D'autres, au contraire, vont décevoir et
nécessiteront un travail de deuil: renoncer à
l'image espérée pour découvrir et
reconnaître d'autres qualités qui rendent aussi
le conjoint aimable. Heureux est-on quand on sait
apprécier ce qui est et ce qui peut advenir sans
rêver à l'impossible et compromettre l'avenir !
Dans ces
exemples, l'évolution de l'un pose problème
à l'autre mais ne remet pas en cause la structure
même du couple. Mais, parfois, l'évolution de
l'un remet en cause tout le fonctionnement du couple et
demande alors à chacun une adaptation à un
nouveau système relationnel. Le mari
est l'élément dynamique et actif de ce couple,
sa femme représentant plutôt le pôle
craintif, timide, voire un peu dépressif. Un
licenciement économique, des mois de chômage
font basculer le mari dans une grave dépression qui
bouleverse tout l'équilibre conjugal et familial.
Cette femme se révèle alors capable d'assumer
le rôle actif du couple; elle s'affirme, trouve du
travail. Le choc du chômage l'a transformée,
comme il a fait apparaître une autre face de son mari.
Ce phénomène de bascule avec inversion des
rôles n'est pas sans poser de problème à
cet homme pour retrouver confiance en lui et reprendre une
place dans la famille où il découvre, non sans
ambivalence, une femme autre: ils ont ensemble à
construire un nouvel équilibre relationnel où
chacun peut exprimer à la fois son côté
tonique et le revers plus dépressif.
Les
événements traumatisants éprouvent
notre équilibre personnel qui peut, soit
défaillir sous le choc, soit se révéler
différent de ce qu'il avait été
jusque-là. Ces événements qui
provoquent un tel retournement de soi-même me semblent
avoir un fond commun: l'angoisse du vieillissement, de
l'anéantissement, de la mort: chômage,
retraite, mort de la vie professionnelle; maladie, mort des
parents, d'un enfant, d'amis nous interpellent parfois au
plus profond de nous mêmes sur nos raisons de vivre,
sur le sens à donner à notre vie. Ces crises
de maturation, que tout un chacun traverse dans sa vie, ont,
bien sûr, un retentissement important sur le couple.
D'une part, quand elles ne se produisent pas en même
temps, cela peut apporter un décalage entre les deux
conjoints, une différenciation irréductible.
Pour certains couples très fusionnels, cette
différence est angoissante avec des peurs d'abandon:
"S'il n'est plus comme moi, s'il ne sent plus les
mêmes choses, il va me laisser", et tout peut
être remis en cause. D'autre part, les chocs ne sont
pas toujours salutaires, ils entraînent aussi dans un
mouvement de défense, de protection, des
régressions plutôt qu'une maturation. Certains
traumatismes déstructurent tellement que les
ré-assurances ne peuvent se faire qu'à des
niveaux très archaïques, très
clivés: boulimie, anorexie, alcoolisme, abattement,
repli sur soi, demande et refus d'être pris en charge,
revendication, révolte, agressivité. En
général, toutes ces réactions
s'interpénètrent et bousculent. Car il n'est
pas de maturation facile: tous ces mouvements-là,
même s'ils ne prennent pas le dessus et n'envahissent
pas toute la personnalité, apparaissent peu ou prou.
Quand chacun est ainsi ballotté par sa houle
intérieure, le couple traverse une plus ou moins
grande tempête où il ne reste plus qu'à
tenir le cap comme on peut pour le sauver du naufrage.
Le calme
revenu, il conviendra d'examiner l'état des lieux:
comment chacun retrouve son équilibre, quels sont les
points forts qui ont résisté et quelles
améliorations chacun peut apporter à la
construction conjugale qui n'a jamais fini son
voyage.; L'évolution de l'un peut donc
malmener l'équilibre du couple. Elle peut même
le détruire quand ce qui change chez lui met en cause
le socle constitutif du couple. C'est pourquoi quand l'un
des conjoints entreprend une thérapie personnelle,
l'autre redoute parfois les changements auxquels il aura
à faire face. Il peut être alors souhaitable
que le couple ensemble soit aidé pour faciliter ces
adaptations nécessaires. Enfin, dans certains cas,
une évolution de l'un qui remettrait en cause le
socle constitutif du couple ne saurait être
acceptée. Les couples de militants qui se forment
essentiellement autour de leur engagement commun, avec la
certitude qu'ils ont trouvé pour toujours la seule et
unique façon de comprendre la vie, ne supportent
guère une prise de distance, le doute de l'un de ses
membres. Les sectes, les intégrismes variés
nous en donnent des exemples: celui qui n'adhère plus
à la foi initiale est un mauvais objet à
rejeter.
Cela nous
conduit au dernier point: certaines structures conjugales
peuvent bloquer l'évolution naturelle et
légitime des conjoints en provoquant parfois un
mal-être chez l'un comme chez l'autre. Ce type de
couple qui interdit toute évolution a un mode de
relation fort et étroit où les besoins de
chacun, au départ, se sont trouvés tellement
bien correspondre, qu'ils ont donné une
tonalité à toutes les autres formes
relationnelles. Prenons,
par exemple, le couple qui se bâtit sur la relation
dominante soignant-soigné qui implique, plus ou
moins, bien sûr, une mainmise de l'un sur l'autre.
Nous trouverons plus fréquemment ce type de relation
avec la femme dans le rôle soignant; son
côté maternant et sa puissance maternelle
trouvent là leur réalisation. Mais homme comme
femme peuvent avoir, dans leur histoire, des images
parentales, fraternelles à soigner, à
réparer, d'où un charisme qui induit un tel
choix conjugal. Une des explications possibles pour
comprendre, par exemple, le choix d'un mari alcoolique par
une femme dont le père l'a été et qui
en a souffert. Cette femme dite "forte" prend en charge avec
générosité un homme que sa
fragilité psychique, son doute, rend
vulnérable et dépendant (beaucoup plus que de
n'importe quelle maladie organique) et rêve d'en faire
un homme, son homme. Ce rêve est bien paradoxal. Car,
si elle réussit, cet "enfant-homme", en prenant son
envol d'homme, a bien peu de chance de la re-choisir, pour
former un couple plus égalitaire. On ne peut pas
épouser "sa mère" si l'on veut devenir un
homme, on ne peut pas épouser son "père", si
on veut devenir une femme. Mais il est vrai qu'il y a des
gens dont le rêve est de rester d'éternels
enfants ! Mon mari
avait sur son bureau un petit équilibriste sur un
socle de bois et, en principe, quelle que soit la position
dans laquelle on le mettait et malgré les chocs qu'il
recevait, il retrouvait toujours son équilibre.
Quelle satisfaction de lui donner une "pichenette" et de le
voir de nouveau se rétablir ! Quel symbole: avoir un
centre de gravité qui résiste aux bourrasques
de la vie. Tout
couple qui dure résulte d'une organisation affective
complexe, telle qu'elle permette l'équilibre de
chacun et qu'elle devienne même le socle, le roc sur
lequel chaque conjoint trouve les points d'appui qui
assurent sa dynamique personnelle.
ancienne conseillère conjugale à l'AFCCC, dans la revue |