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Différents à l'origine,
blessés aussi parfois, les désirs de l'un et
de l'autre évoluent. Comment les percevoir et comment
se les communiquer Le couple
et la famille sont au centre du désir humain le plus
fondamental: être aimé et aimer. En effet,
d'une part, c'est la rencontre de ces désirs entre
deux personnes qui engendre le couple. D'autre part, ce ne
peut être que dans la sécurité affective
des parents qui entendent et tiennent suffisamment compte
des besoins du bébé que celui-ci peut
naître au désir. Toute éducation est
supposée permettre à chaque enfant cette
accession au monde du désir. Ainsi, de
génération en génération
à travers chaque culture familiale, enrichie ou
appauvrie au gré des alliances, se transmet le
désir du beau, du vrai, du bien. En chacun, nourri
très inconsciemment de toutes les expériences
d'amour de ses aînés, peuvent alors
éclore ses propres capacités d'amour.
Comment
vont se rêver, se dire, se vivre ces désirs qui
ont uni les amoureux ? Comment vont-ils évoluer en
butte aux réalités quotidiennes ? Cette petite
graine du désir d'aimer et d'être aimé
va-t-elle trouver dans le couple un terreau qui la fasse
s'épanouir et devenir l'arbre de vie ? Ou va-t-elle
s'étioler, mourir peut-être, trop fragile, trop
vite atteinte par d'inévitables déceptions,
par la sécheresse des échecs ?
Quoi qu'il
en soit, dans toute harmonisation progressive des
désirs, il y aura des périodes sereines
où tout semble acquis et des temps de crise où
tout coince. Comme disent certains jeunes avec une
philosophie qui se veut blasée: " Bah !" Il y a les
jours "sans" et il y a les jours "avec" ". Quand nous sommes
dans le temps des "avec" réjouissons-nous,
profitons-en "sans" triomphalisme"; quand arrivent des jours
"sans", réveillons notre vigilance, aiguisons notre
réflexion pour comprendre comment redresser la barre
efficacement. Si le parcours de chaque couple est original,
unique, les difficultés rencontrées sont les
mêmes pour beaucoup de couples et il vaut mieux les
prévoir pour y faire face sans dramatiser.
La
différence: on est différent même
là où l'on se croyait "pareils". Même
désir de s'aimer, différence dans les moyens
et la façon de le vivre. Heureuse différence
qui peut favoriser l'ouverture, l'enrichissement mutuel, qui
évite la confusion mais qui peut aussi
entraîner des malentendus et désorienter par
son côté inattendu peu intégrable
parfois dans le système communautaire.
" Il/elle
m'aime, je le sens bien, mais pas comme j'aimerais
qu'il/elle m'aime ". Plainte fréquente des
consultations conjugales. Chacun manifeste son amour
à sa façon, en fonction de son
éducation, de son histoire, et chacun pense
spontanément qu'il va être aimé comme il
en a envie. Se
découvrir mutuellement dans le registre de ses
attentes affectives fait partie du dialogue initiatique des
amoureux avec souvent l'illusion que l'on s'est vite et bien
compris parce que, en un accord tacite, on a
évité ce qui pourrait "fâcher". Or il
faut un long temps d'écoute, d'observation, de
réflexion pour mieux comprendre sa propre histoire
affective et celle de l'autre. Les relations sexuelles -
manifestation privilégiée de l'amour
donné et reçu - ne peuvent devenir
épanouissantes pour chacun que s'il se sent
accepté et respecté dans sa différence
et s'il perçoit dans le désir de son conjoint
l'écoute de son propre désir.
Personne
n'arrive à l'âge adulte sans "quelques bleus
à l'âme", sans avoir été
blessé dans son désir d'être aimé
et sans avoir découvert combien il est parfois
difficile de montrer son amour à l'autre. Il y a
d'inévitables ratés dans nos relations
d'amour: qui est le/la préféré/e de ma
mère ? Pourquoi mon père à qui je veux
montrer mon amour n'a-t-il jamais de temps pour moi ? Mes
parents sont-ils injustes ? Comment accepter de n'être
pas l'unique objet de leur amour ? Comment ne pas avoir peur
qu'ils ne m'aiment plus quand ils divorcent et n'ont pas
réussi à s'aimer ? Ces
blessures dont l'intensité résulte plus du
ressenti subjectif que de l'objectivité des faits,
vont perturber la libre circulation de nos désirs en
nous-mêmes et dans notre relation avec les autres,
principalement notre conjoint. Elles gauchissent notre
capacité à aimer comme celle à
être aimé. Voici un exemple très
schématique pour éclairer un peu ces propos.
Mr ou Mme
X ressent au fond de lui/d'elle un profond sentiment de
dévalorisation malgré une réussite
sociale certaine. Cette dépréciation de soi:
"Je ne vaux rien, je ne suis pas aimable, etc." va
entraîner des attitudes relationnelles très
variées, mais toujours un peu difficile à
comprendre pour l'autre. Certains
vont se replier sur eux-mêmes avec une inhibition de
leurs désirs, du moins dans leurs manifestations;
scepticisme, doute, dérision peuvent les rendre peu
amènes, froids et distants. Mais toutes ces attitudes
défensives, le conjoint doit les interpréter
comme des demandes, certes dissimulées, d'amour et de
réassurance. Pour
d'autres, la réaction à leur ressenti
dévalorisé les portera à des attitudes
très oblatives; toujours prêts à montrer
leur amour aux autres, ils se mettent à
l'écoute de leurs désirs,
particulièrement de ceux de leur conjoint, sans oser
faire de demande personnelle. Piège redoutable pour
le couple où s'installe une relation à sens
unique sans heurt ni conflit, mais avec un appauvrissement
dans l'échange des désirs, d'où une
fragilisation à long terme. Ainsi donc
ce qui paraît si simple et naturel: s'aimer, peut
s'avérer parfois bien compliqué et
nécessite alors une grande intelligence de cÏur pour
saisir toutes les arcanes du désir en soi et en
l'autre. Un regard extérieur et compétent peut
faciliter cette compréhension mutuelle.
Reste
enfin à gérer ce paradoxe: à chaque
couple de sentir jusqu'où il peut aller - paradoxe
entre le désir que l'autre lui révèle
des désirs qu'il n'arrive pas lui-même à
se formuler, à s'autoriser, et la peur de se sentir
violé au plus intime de son être par ce
conjoint qui vous connaît si bien... Cette
communication mutuelle des désirs va donc être
très variable d'un couple à l'autre.
Si
l'expression du désir entraîne ipso facto la
nécessité de sa réalisation, si une
non-adhésion au désir est vécue comme
un outrage, voire la négation de la personne, si des
recoins trop fragiles sont touchés, des vieilles
blessures trop réactivées, alors
l'échange peut vite se transformer en conflits ou en
repli stratégique. Si, au contraire, une certaine
capacité à prendre du recul avec son
désir permet de n'être pas trop meurtri quand
le conjoint n'y adhère pas et même manifeste
étonnement ou irritation, l'expression en sera plus
fluide, plus tranquille. Parfois on pourra même
découvrir le cheminement de son désir chez
l'autre: il arrive en effet qu'un désir de l'un,
d'abord dérangeant ou choquant pour l'autre, se
révèle, tout compte fait, acceptable et
même agréable. Certaines réactions
immédiates très défensives ne
veulent-elles pas dire au fond que ce désir
plaît en même temps qu'il fait peur ?
D'où cette expression de sagesse
populaire: " Il ne faut jamais dire "fontaine je ne boirai
jamais de ton eau" ". Sachons être patients avec nos
désirs et avec ceux de l'autre pour que, loin de
provoquer blocages et conflits, leur expression favorise une
créativité: d'un désir de l'un, de
l'autre, peut naître un désir commun. Mais une
créativité plus spécifique du couple
n'est pas tant de découvrir des désirs
nouveaux que d'inventer ensemble un langage, qui
évolue avec les années, pour faciliter cette
circulation du désir.
ancienne conseillère conjugale à l'AFCCC, dans la revue |