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Point de
vue d'une conseillère conjugale :
Pour tout
vivant vivre, c'est durer, c'est investir l'espace et le
temps. Mais chaque naissance engendre la mort. Chacun lutte
à sa façon pour que la pulsion de vie
l'emporte, triomphe de la mort. Bien
sûr, la foi en un Dieu d'Amour qui nous attend
à la fin de notre vie terrestre pour nous accueillir
est une espérance qui devrait ôter toute peur
et toute angoisse... Mais cette espérance a besoin de
s'incarner dans le quotidien. Un des antidotes le plus
répandu, le plus naturel à notre angoisse de
mort, est de créer un couple, de fonder une famille,
de devenir un maillon petit, certes, mais indispensable dans
la succession des générations. Tout couple est
une création qui nous transcende dans la mesure
où il transmet ce plaisir, ce désir de vivre
qu'il a découvert. La fécondité du
couple ne se réduit pas à la
procréation; il est d'autres Ïuvres que l'enfant;
mais elles procèdent du même mouvement: donner
de la vie à partir de sa propre
substance.
Tous les
amoureux, selon leur langage, leur culture, expriment ce
sentiment d'éternité que leur a donné
leur rencontre avec la sensation d'une vie nouvelle, d'une
plénitude de vie: remarquable anti-dépressif
que la rencontre amoureuse ! Le
désir de durer est là au cÏur du couple qui
naît dans le plaisir de rêver ensemble d'une vie
commune. Un couple qui ne rêve plus ensemble, qui ne
construit plus de projets communs, qui n'investit plus son
avenir conjugal, est un couple qui se meurt.
Suffirait-il de rêver ensemble pour
que tout aille bien ? Hélas non; c'est
nécessaire et non suffisant. Si le couple ne croit
pas assez que son bonheur est de réaliser son
rêve, alors le rêve devient illusion; si le
couple ne s'entraide pas avec courage et
ténacité à en poursuivre la
réalisation, le rêve avorte, c'est la
désillusion. n faudra beaucoup d'écoute
mutuelle, de dialogue, voire de conflits dans la
confrontation, pour vérifier si le projet incarne
bien le rêve des deux. Voici un
couple modeste qui vit dans un appartement en ville avec
deux enfants. Son rêve ? Une maison avec jardin. Il
met toutes ses économies pour acheter un terrain et
c'est parti ! Lui, qui est du métier, va construire
leur maison: plus de week-end, plus de vacances, il fait
même souvent des doubles journées, il est
éreinté mais il avance. Quand sa femme lui
demande d'arrêter un peu&emdash;tant pis si la maison
attend&emdash;il ne peut l'entendre. Cette maison n'est plus
le rêve des deux, c'est le sien qui le mobilise
complètement au point de mettre en danger son bonheur
conjugal, sa famille... La
vigilance, la réflexion sont toujours
nécessaires pour ajuster rêve et
réalité, pour maintenir les vrais enjeux.
Des
rêves un peu fous à des rêves plus sages,
des déceptions à de nouvelles
espérances, le couple franchit les étapes de
sa maturation, il vit, il dure.
Nous
venons de voir que si le désir de durer est inscrit
au départ de tout couple, le maintenir tout au long
du chemin, demande l'adhésion, l'énergie de
chacun. Personne ne peut retenir de force son conjoint ou
plus exactement le contraindre à l'aimer. Il peut
même y avoir des époux qui vivent encore
ensemble, mais dont le couple est mort. Nous
sommes à une époque où la
nécessité de la durée n'est plus une
condition pour entreprendre l'aventure d'une vie à
deux. L. Roussel, démographe de la famille, nous dit:
"Le couple, la famille a plus changé en dix ans qu'en
un siècle, la cohabitation se
généralise, le taux des divorces augmente...
Pourtant la famille est plus que jamais une
référence, mais le couple est devenu un pacte
associatif qui comporte une implicite clause de rupture".
Paradoxe: à la fois le couple reste la clé du
bonheur partagé, le refuge dans un monde
professionnel, social, incertain et peu tendre, et
l'engagement dans la durée semble une folie. On vit
ensemble, on se marie même, sans vouloir se projeter
dans l'avenir: on va voir si cela peut durer. Au fond de
soi, il y a l'hypothèse du divorce, de la rupture
qu'aucun serment ne semble conjurer. Pourquoi ? Peur, doute
de soi et donc de l'autre, moyen (illusoire !) de se
protéger contre un échec douloureux en
l'incluant dans le contrat, façon de se
déculpabiliser d'avance, habitude de s'assurer contre
tout, conséquences de blessures antérieures
qui interdisent de faire confiance: les causes en sont
multiples Elles viennent de l'histoire de chacun et sont
aussi alimentées par notre type de
société.
L'aventure
du couple est d'abord un acte de foi. Mais qu'il est parfois
difficile ! Pourtant, comment réussir sans croire
à cette réussite ? En effet, un des
côtés pervers du doute, c'est qu'il ne dynamise
pas les conjoints pour dépasser leurs
premières difficultés, les crises normales de
croissance du couple. Parmi les couples qui viennent me
consulter, un certain nombre vivaient leur deuxième
expérience conjugale. Voyant qu'ils retrouvaient les
mêmes problèmes, ils s'interrogeaient et
cherchaient à comprendre... Parfois ils disaient que
leur premier couple aurait pu passer le cap aussi bien que
l'actuel, s'ils n'avaient pas cru trop vite que l'erreur
venait de leur choix et qu'il ne fallait pas
s'entêter...
Autre
effet pervers: le choix, justement. Fait-on le choix du
même partenaire quand on s'engage pour la vie et quand
on essaie de voir comment on va s'entendre sans projet
défini ? Voici les réflexions d'un homme
récemment marié: "Nous avons vécu
ensemble pendant toutes mes études. Elle a
travaillé avant moi, elle était "sympa",
gentille et sexuellement nous nous entendions très
bien. Mais elle n'a pas deux sous de réflexion, de
bon sens; elle sort des bourdes que je supporte plus" "Et
avant ?" "Je crois que cela m'était égal, j'en
riais même parfois... Mais elle n'était pas ma
femme". Il avait glissé, sans réfléchir
lui aussi, d'une cohabitation au mariage et maintenant il
prenait conscience de la différence entre une
association de vie plus sur le versant copinage avec une
tolérance qui traduit une forme
d'indifférence, et une communauté de vie, une
interdépendance, une coresponsabilité.
Enfin,
pour terminer, je voudrais dire à quel point,
malgré un certain désir, le divorce reste une
grande souffrance, destructrice d'une part de soi pour
chacun des partenaires. Certes, il est des divorces qui
soulagent quand des éléments pathologiques et
mortifères dominaient dans la relation. Mais, la
plupart du temps, la rupture est vécue dans un
mouvement dépressif. Selon la durée et
l'intensité de leur vie conjugale, chaque conjoint
laisse en l'autre une partie de soi; deuil qui s'ajoute
à celui du couple: lieu où chacun croyait
panser ses blessures et abriter son très intime.
Aussi
inciterons-nous tous les couples, qu'ils débutent ou
soient plus âgés, à méditer cette
réflexion de Pablo Neruda: "Je t'aime afin de
commencer à t'aimer", commencement à l'infini
insondable de l'amour...
ancienne conseillère conjugale à l'AFCCC, dans la revue |