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La
première fécondité de tout couple est
sa propre création: se construire soi-même, ce
qui est assez paradoxal, puisque toute
fécondité est le fait de produire autre chose
que soi-même. Pourtant ce constat nous renvoie
à cette expérience d'auto-engendrement si
souvent exprimée dans la rencontre amoureuse: cette
impression intense de vivre une relation tout à fait
neuve et exceptionnelle où le passé
s'évanouit, où la parole même se tait
dans une mutuelle présence comblante. C'est le temps
embryonnaire du couple, qui le vit comme un moment
d'éternité avec l'illusion d'une relation
quasi-parfaite et déjà acquise. Si le couple
de l'élan amoureux initial porte en lui le couple de
toute la vie, il n'en est que les prémices et il lui
reste à les réaliser, jour après jour;
longue construction jamais totalement achevée. C'est
en ce sens que le couple est fécond de lui-même
et qu'il est vivant. Car si, dès son origine, il
atteignait la perfection, il ne lui resterait plus
qu'à mourir: telle est la perception de certains
couples (surtout en littérature !) qui, vivant un
amour passionnel absolu, ne peuvent que mourir ensemble...
ou se séparer pour s'éviter la
désillusion d'un amour comme tout le monde...
Essayons
de voir quelles conditions sont nécessaires et
suffisantes pour mener à bien ce projet d'un couple
qui résiste à ses propres crises de croissance
et s'affermit au cours des ans par une meilleure
connaissance et acceptation l'un de l'autre; donc les
facteurs de la création permanente du couple.
La
durée, bien sûr; toute relation a besoin d'une
certaine durée pour s'installer et prendre
consistance. La relation conjugale - à la
différence de relations plus partielles comme celles
de travail, de loisir et même d'amitié et de
famille - englobe la totalité de chaque conjoint,
corps, cÏur, esprit; elle a encore plus besoin de durer pour
se construire. Mais
répondre aux attentes affectives, permettre
l'épanouissement sexuel, harmoniser les idéaux
moraux, spirituels est un projet d'une telle envergure que,
si la durée est nécessaire, elle n'est pas
suffisante. A la limite d'ailleurs, un couple mort peut
durer ensemble: un couple mort est un couple qui ne se
construit plus, qui a renoncé à son projet
commun d'une relation globale et privilégiée
mais qui peut vivre une cohabitation plus ou moins
courtoise, en plus ou moins bonne intelligence comme on dit.
Le moteur
de la construction du couple réside dans le
désir et dans la volonté des deux conjoints de
réussir leur couple. Peut-on construire quoi que ce
soit, jusqu'au bout sans désir et volonté ? Ce
désir de se rendre heureux mutuellement, il est
là, à l'origine du couple. Quant à la
volonté, elle paraît bien souvent inutile,
voire incongrue, dans l'enthousiasme de l'amour tout neuf.
Cependant, certains choix amoureux se révèlent
rapidement impraticables dans la réalité
quotidienne. Parfois ce qu'est l'un détruit l'autre.
Lorsque les partenaires des couples constatent tant
d'incompatibilités, de divergences et
d'incompréhensions, ils ne voient plus sur quoi
construire leur bonheur. Mais, la
plupart du temps, le désinvestissement du
désir se fait plus sournoisement, sans que nous y
prenions garde. Le désir initial s'érode parce
que nous ne songeons plus à en prendre soin, à
l'entretenir, comme s'il était acquis une fois pour
toutes, en nous et en notre conjoint; il est des certitudes
dangereuses ! Le corollaire du désir fondateur, c'est
la vigilance dont il faut l'entourer. Vigilance
qui nous interdit de trop nous installer dans une relation
conjugale aussi confortable et agréable soit-elle,
sans être attentifs aux petits signes discordants;
vigilance qui nous pousse à nous interroger sur la
qualité de notre communication verbale et corporelle,
sur nos capacités à nous comprendre dans nos
différences, nos limites, etc. Vigilance aussi dans
l'équilibre souvent difficile entre cet
investissement de la vie conjugale et tous les autres
investissements professionnels, parentaux, culturels. J'ai
vu tant de couples pour lesquels le "temps du couple" allait
s'amenuisant, grignoté par toutes sortes
d'obligations. On pouvait s'interroger sur leur désir
d'être encore ensemble, même s'ils ne se
disputaient pas, faute de pouvoir vraiment se rencontrer !
Ils avaient oublié d'être vigilants. La
vigilance repose sur une conscience lucide de nos manques
réciproques pour être à la hauteur du
projet et de l'espérance confiante que nourrissent
tous nos bonheurs partagés et les moments heureux
vécus ensemble.
Mais n'y
aurait-il pas rien de plus stable pour asseoir l'amour
conjugal que ce désir avec son côté
toujours un peu aléatoire: "Mon couple pour moi,
c'est bien plus qu'un désir, c'est un besoin vital"
me disait un jour un client, croyant avoir par-là
justifié l'obligation d'une réponse positive
de son épouse. "Elle ne peut pas me quitter puisque
j'ai besoin d'elle; elle ne peut pas être autrement
que le demande mon besoin". Nous voyons combien ce
côté impératif du besoin rend le couple
fragile en interdisant presque toute évolution. Car
le besoin ne supporte pas la frustration; il veut sa
réponse: "ventre affamé n'a pas d'oreilles".
Toute réponse trop différée ou
différente ne remplit pas sa mission et engendre
l'insatisfaction, voire la colère ou la
révolte. D'ailleurs peut-on parler d'amour dans une
relation fondée sur le besoin ? Elle nous renvoie
plutôt à l'attachement très fort du
bébé, du petit enfant à sa mère
et à sa famille. Son besoin d'un amour maternant est
certes vital pour lui dans un premier temps, mais, peu
à peu, cet attachement de nécessité est
appelé à devenir une affection suffisamment
sécurisée pour qu'il puisse en vivre et
investir ailleurs. Alors il apprendra à passer du
besoin au désir, il apprendra que la frustration
n'est pas la mort et qu'une déception, un manque peut
l'ouvrir à d'autres réponses possibles. En
effet, toute créativité relationnelle repose
sur cette capacité d'utiliser l'insatisfaction,
l'échec, en inventant à partir de là
d'autres demandes, en imaginant d'autres solutions. Un
couple qui a, devant lui, 20, 30, 50, 60 ans de vie
conjugale à construire, a besoin d'être un
couple capable de créativité pour
réussir son inévitable évolution. Les
événements de la vie, les épreuves, la
plus ou moins longue maturation de chacun, son
vieillissement, sont autant de facteurs de mutation que le
couple devra intégrer pour innover dans ses
façons de se rendre heureux: le bonheur est toujours
à inventer, il n'est pas un don comme nous pourrions
en rêver.
Par
ailleurs, le couple n'est capable d'assumer sa
créativité que s'il se sent rester
lui-même en évoluant avec un noyau qui perdure,
assurant ainsi continuité et sécurité.
De quoi peut être constitué ce noyau ? De
toutes les expressions que le couple aura trouvées
pour se témoigner mutuellement son amour, des
rituels, des habitudes nées des connivences qui font
que certains regards, certains gestes, certains mots sont
porteurs de toute l'histoire du couple et garants de sa
continuité. C'est la création de ce langage
conjugal très spécifique pour chaque couple,
qui véhiculera son identité au cours des
mutations. Tout groupe qui s'organise, même pour une
durée limitée, crée son langage, son
climat relationnel avec ses mots de passe, ses comportements
codifiés qui permettent à celui qui les
connaît, de sentir son appartenance et d'être
reconnu par le groupe, mais qui tient à
l'écart tous les autres. Le "groupe couple", si petit
soit-il, n'échappe pas à cotte loi du groupe.
Aussi un couple qui ne prend pas le temps ou qui ne sent pas
l'utilité de développer ce langage
privilégié de la singularité de leur
relation, risque-t-il de se trouver bien ballotté et
perdu dans ses mutations à venir. La qualité,
la richesse de ce langage qui dispose de tous les registres
possibles d'expression, corps, cÏur, esprit, est, à
la fois, un facteur important de la vitalité d'un
couple puisqu'il l'aidera à traverser les
tempêtes, sans perdre son identité, et le
premier fruit de sa fécondité.
ancienne conseillère conjugale à l'AFCCC, dans la revue |